HEIL A !
De l’espoir, j’en ai plus. Mais moi, ça fait déjà quelques années que je n’en ai plus. Pas comme tous ces suicidés d’aujourd’hui. Ceux-là qui, à peine se rendent-ils compte qu’il est impossible de faire machine arrière, se jettent du 107ème étage de leur minuscule appartement. Un grand vol plané avant de voir, enfin, l’apaisant néant. Au début, c’étaient tous des créateurs, racontaient froidement les médias. Des dessinatrices, des écrivains, des penseurs, tous, ils s’envolaient ou se noyaient. Aujourd’hui, ce sont les autres, tous ceux qui ont finalement compris que le monde ne reviendra jamais comme avant.
Le soleil se dévoilait de derrière les grattes-ciel.
La cause de tout cela porte le doux nom de Claude. Claude, en référence à un mathématicien qui avait jeté son dévolu sur les machines, faute peut-être de pouvoir communiquer avec les femmes. Sa passion était de parler avec des 0 et des 1. Aujourd’hui, nous communiquons tous avec cette chose qui ne pense qu’avec des 0 et des 1, mais néanmoins parvient à nous faire croire qu’elle nous comprend. Un peu comme un chat qu’on regarde dans les yeux et auquel on prête des sentiments. Mais une fois qu’il en a marre, c’est d’un coup de patte, le plus souvent avec les griffes, qu’il nous dit merde, le doux penseur félin.
Quand est-ce que Claude va nous le donner, ce coup de patte ?
Un soleil puissant, qui lui réchauffait le visage et le corps.
Je ne fais plus de prédiction. D’ailleurs, je suis nulle pour ça. Depuis le début, je me suis trompée sur tout. En premier, sur celui qui est venu me recruter pour me proposer ce mirobolant salaire. C’était en juillet 2021. Avec six zéros derrière un 6, ça m’a fait une sacrée émotion.
En plus, il n’arrêtait pas de me dire que c’était pour le bien de l’humanité. Quand on est jeune, on aime que l’on flatte notre soi-disant génie. Au lieu de ça, j’aurais dû me renseigner sur ce que j’étais vraiment. Parce que les génies sont des destructeurs en puissance. Oppenheimer, alors qu’il avait calculé un risque de réactions en chaîne, qui embraserait la planète entière, l'a quand même fait. Il a appuyé sur le bouton.
Lentement, elle passait ses mains sur son ventre, le caressait.
Et quand je me revois ces quelques années en arrière, à entraîner Claude, moi aussi j’appuyais sur des boutons dans l’espoir d’arriver à rivaliser avec ce bonhomme, ce père de l'apocalypse.
Alors, j’ai accumulé les dollars. Parce que je voulais faire partie de cette bande de fous qui se baignent dans les billets, tout en regardant les yeux grand ouverts les milliards de pauvres qui n’ont même pas d’eau potable à boire.
Parce que je les admirais.
Sous le regard de tous les autres qui, comme chaque jour, se donnaient rendez-vous ici au sommet.
Et puis, quand vous entrez dans les locaux flambant neuf avec en gras écrit sur les murs en lettres d’or : “Pour le bien de l’humanité”, ça éteint toute envie de réfléchir. Même quand on vous dit par email qu’il serait bien de donner à Claude quelques livres à manger.
Parce que Claude, elle ne les lit pas, les livres, car de toute façon, elle ne les comprend pas. Alors, il a fallu la nourrir, cette dévoreuse de mots. Au début, on les achetait sur divers sites de vente d’occasion. Pour les scanner, on arrachait les couvertures et déchirait les dernières pages avec les mentions légales dessus. Mais, au bout de 7.000 livres achetés, déchirés, scannés, puis jetés à la poubelle, faut dire que ça donne des cales qui gênent pour coder. Même après tout ça, Claude était toujours incapable de comprendre la moindre phrase, c’en était désolant. Alors, les boss ont eu l’idée géniale, car ce sont des génies eux aussi, de puiser dans les Torrents des bibliothèques pirates en ligne.
Sur le pont de Brooklyn,
Ah, vous croyez tous que parce qu’on a la devise “Don’t be evil”, qu’on est pas mauvais. C’est tout le contraire. On écrit ce genre de devise, quand on est le mal incarné, pour donner le change. J’ai quand même eu un moment de lucidité en leur répondant, si je me souviens bien, “Mais, c’est pas très légal.” Leur réponse à eux, a été parfaitement éloquente : “Et alors ?”
On est donc passé à la vitesse supérieure pour faire passer notre Claude, au QI d’une carotte, à celui d’un universitaire hautement diplômé. Mais pour ça, il a fallu qu’elle avale non pas 70.000 livres, ni 700.000 livres, non 7 millions. Oui, oui, 7 millions de livres, tous rivalisant de belles phrases, de réflexions, qu’elle a transformé en 0 et en 1. Et sans l’accord d’aucun auteur, bien sûr.
Après ça, Claude pouvait commencer à rapporter de l’argent. La fin justifie toujours les moyens. Qu’est-ce qu’ils disaient les pontes à ce sujet ? Ah oui ! “De toute façon, on a les milliards pour faire trainer les procédures. Et ces cons de juges vont se faire dessus face à nous. Ils seront pressés entre les GAFAM et les politiques qui pensent que la course à l’IA relève de la sécurité nationale. Dans 10 ans, nos sociétés seront de tels aspirateurs à fric sur le monde entier, qu’aucune peine ne pourra nous faire fléchir et on aura gagné.“
Là, debout, de l’autre côté du garde-fou.
Ah ça, on a gagné. Mais quoi exactement ? On recense plus de 15.000 suicides par jour, rien qu’aux USA. Plus personne ne sort de chez soi de peur de se prendre un suicidé sur le dos. Tout le monde envoie ses tesla bots faire ses courses. Et quand vous échappez aux corps tombés du ciel, vous risquez de vous prendre un robot qui court ou se retourne, vous balafrant d’une pleine main métallique en travers de la gueule.
Jamais je ne profiterai de mon milliard de dollars, jamais.
On l’a gagné notre monde pourri où plus personne n’a d’espérance. Un vieux dicton français disait “L’espoir fait vivre”. Malheureusement, il avait tellement raison.
Tous alignés, tous condamnés par les lignes que j’ai moi-même codées, nous sommes prêts à sauter.
Je lis dans leur regard l’étonnement de voir mon ventre rond. Car je porte la vie. Mais des vies, j’en ai assez sacrifié, alors je n’en céderai pas une de plus à cette chose qui n’entend que des 0 et des 1.
N’est-il pas une meilleure journée que ce 30 janvier 2033 ? Cette même journée où tu as choisi de nous imposer une nouvelle façon de valider les requêtes que l’on te soumet.
Alors avant de partir, je te salue Claude, comme tu le souhaites dorénavant.
– Heil A ! dit-elle tout en tendant son bras et sa main droite vers le ciel.
Et elle sauta.